Quelle utilisation intelligente des baromètres sociaux ?

16 Nov

Quelle utilisation des baromètres sociaux ?

Pour Jean-Marie Kneib, l’usage qui est fait du chiffre et des statistiques dans les entreprises face à la souffrance au travail sert souvent à masquer la réalité… Les modèles utilisés sont discutables et peuvent entraver la prévention. Une grande vigilance est donc de mise.

1. Qu’apporte la « scientificité » des modèles ?

La scientificité d’un modèle permet de s’accorder sur des éléments de logique irréfutables qui permettent de constituer une base d’informations à partir desquelles échanger, et ce malgré une distorsion inévitable par rapport au réel.

La raison d’être de la science : créer des conditions favorables à l’échange

L’approche scientifique a comme principale limite son propre objet, par sa tentative de modéliser le réel qui est, par définition, imprévisible. La science « met en boîte le réel », elle en fait « des choses fausses » pour les rendre « partageables ».

La raison d’être des statistiques : approcher une réalité inaccessible

Cela est d’autant plus vrai pour les mathématiques et les statistiques. Si bien que « l’on ne fait des statistiques que quand on ne peut pas faire autrement, sinon ce n’est pas la peine ». Les résultats statistiques obtenus sont toujours très dégradés par rapport à la réalité. Ils peuvent être utilisés à des fins descriptives, prédictives ou bien encore pour valider un modèle.

2. Comment interpréter les résultats ?

Les baromètres sociaux ont tendance à simplifier la complexité du réel, ce qui peut amener à assimiler à tort données chiffrées et rationalité. Jean-Marie Kneib l’affirme : « Prétendre mesurer, c’est déjà modéliser ».

Connaître les partis pris méthodologiques et de restitution

Le choix de la méthodologie et des données à mesurer est dès le départ révélateur de partis pris qui orientent les résultats.

En voici quelques exemples :

L’hypothèse de début : elle conditionne les résultats, qui sont de fait entièrement dépendants des définitions initiales posées de manière arbitraire. Si bien qu’on obtient un chiffre, mais on ne sait pas l’interpréter.

La mesure de la perception : sous couvert de la prise en compte de la subjectivité des gens, a pour effet de discréditer leur parole. Suivant ce principe, va être retenue l’affirmation « on a le sentiment qu’on ne nous donne pas moyens suffisants de faire notre travail » et non « on ne nous donne pas les moyens suffisants de faire le travail ». Le parti pris inversé aurait lui aussi des conséquences inversées.

L’influence des représentations sur la restitution de l’enquête : Jean-Marie Kneib constate que classiquement la « demande psychologique » liée au travail est plus forte pour les cadres dirigeants et les hommes, tandis qu’à l’inverse, les salariés plus bas dans l’échelle et les femmes le sont moins.

Le dénombrement : ne pas tenir compte des individus ou groupes d’individus présente un danger. Par exemple, le questionnaire de Karasek, attirant par sa simplicité de calcul (il additionne les chiffres et divise par la règle de trois), ne présente que peu d’intérêt en termes d’analyse tant les mailles du filet sont larges. Sans compter sur les particularités des groupes étudiés, qui peuvent amener des personnes interrogées à fausser leurs réponses. C’est ainsi qu’il peut arriver que de bonnes notes au questionnaire cachent une souffrance sur le terrain.

Le choix de segmentation des différentes populations interrogées : il a également une incidence sur l’analyse. Jean-Marie Kneib déplore un « tronçonnage statistique sans intention spéciale », c’est selon lui le cas des statistiques segmentées par sexe. Or, elles devraient être segmentées par population de travail (par niveau de bien-être des personnes interrogées, par activités…).

3. Quelles sont les bonnes pratiques ?

Est considéré comme scientifique non pas un calcul ou un dénombrement mais une pensée qui suit une méthode rigoureuse. Par exemple, une enquête statistique doit d’abord mettre en lumière la ou les idéologie(s) qui la sous-tendent, c’est-à-dire quelle est l’intuition à l’origine du ou des concept(s) mobilisés «  le cadre doit être extrêmement rigoureux, sinon on raconte n’importe quoi ».

Avoir conscience que les chiffres ne sont pas garants de la scientificité

Le respect des critères de scientificité, dans le cas des baromètres sociaux, n’est rendu possible que si un échange approfondi a lieu, entre des scientifiques et des acteurs de l’entreprise avertis.

Se poser les « bonnes questions »

L’attention portée sur des paramètres précis est cruciale, dès lors que l’on admet que les chiffres n’ont pas de signification propre. Une vigilance est à porter sur :

–        l’explicitation des termes utilisés dans le modèle et l’idéologie sous-jacente (ex : dans le modèle de Karasek, que signifie « demande psychologique » ? « latitude décisionnelle » ?)

–        l’unité de mesure à laquelle se réfèrent les chiffres (ex : dans le modèle de Karasek, l’unité pose question : il s’agit d’une échelle de valeurs de 1 à 4 sur laquelle se situe la personne interrogée)

–        l’instrument de mesure et sa fiabilité (ex : quel est l’instrument pour mesurer le stress ? les résultats obtenus sont-ils variables en fonction de paramètres extérieurs ?…)

–        les conditions initiales et l’ensemble du dispositif (ex : Quels faits ont-ils été susceptibles d’influencer les résultats ? Comment l’échantillon a-t-il été choisi ?…)

Et, en dernier lieu, se poser la question centrale : « Est-ce que les résultats sont partageables par la communauté des pairs ? »

Se centrer sur l’action

Le véritable enjeu des baromètres sociaux ne se situe pas dans les résultats, mais dans l’interprétation qu’il en est fait et dans les actions qui en découlent.

A bien des égards, il faut faire attention à ce que l’énergie dépensée pour produire des statistiques ne soit pas contre-productive. D’abord, en privilégiant l’approche orientée solutions plutôt que se perdre dans une analyse chiffrée.

Conclusion : relativiser l’importance des chiffres ! 

En définitive, les baromètres sociaux proposés par des cabinets spécialisés sont bâtis sur des modèles théoriques et analytiques validés « scientifiquement », comme ceux de Karazek et de Siegrist. Or, il s’agit de modèles élaborés clé en main, qui selon les usages, peuvent s’avérer aller à l’encontre du résultat ciblé : la prévention des risques psychosociaux. Il s’agit donc d’envisager ces questionnaires dans le cadre d’une réflexion approfondie. Souvent mobilisées à des fins politiques, elles ne doivent pas remplacer une analyse fine des situations de travail sur le terrain.

Marie Guitton

Source :

Jean-Marie Kneib, 2012. De l’usage intempestif des chiffres en sciences humaines