LA FRUGALITE EST-ELLE … L’AVENIR DE L’ECONOMIE, DU MANAGEMENT ET DE L’INNOVATION ?

2 Fév

Dans la foulée des trente glorieuses, nous nous sommes habitués, dans nos pays développés, à vivre sur un principe qu’on peut résumer ainsi : « Toujours plus avec plus ! ». Sans doute avons-nous eu l’illusion de l’illimitation des ressources. Nous savons aujourd’hui les dangers que fait courir cette posture. Peut-être est-il temps de promouvoir un nouveau paradigme que nous pourrions résumer comme suit : « Faire mieux, avec moins ! » C’est peut-être l’avènement du temps de la frugalité ?

Ne pas confondre frugalité et disette, frugalité et décroissance

La frugalité n’est pas la disette. Le Larousse l’associe à la sobriété. Rappelons que « frugalité » vient du latin « frugalitas » (récolte de fruits). Les latins associaient le terme à « modération, sagesse, sobriété ».

Il ne s’agit donc pas de priver ou de se priver, de vivre une sorte d’ascétisme triste, mais d’utiliser raisonnablement, avec sagesse, les ressources (matières premières, biens matériels, temps, énergie, santé….) dont nous disposons.

La frugalité peut être une sobriété heureuse, une sobriété centrée sur le mieux et non sur le plus, une sobriété centrée sur des valeurs que nous considérons comme essentielles, comme par exemple la préservation de la planète ou de notre santé.

La frugalité a souvent été associée par des penseurs comme Ivan Illich et Jacques Ellul à la nécessité d’une décroissance pour aller vers plus de simplicité. Plutôt que parler de décroissance, je parlerais d’une croissance sobre/soft prioritairement liée aux services reposant sur une matière première immatérielle inépuisable : « l’intelligence et la connaissance ». Une croissance sobre qui pour les biens matériels vise le recyclable, le réparable, le renouvelable, le durable, le simple, l’utile…

A chacun de nous de revenir à une sagesse : ne pas changer un bien matériel parce que nous considérons qu’il est psychologiquement devenu obsolète (passé de mode…) mais parce qu’il est effectivement usé ou sur-consommateur d’énergie. Que d’emplois à créer pour la réparation, l’entretien, le recyclage… Récemment, j’ai vu un dessin humoristique sur Facebook : « Un couple âgé à qui l’on demande pourquoi ils n’avaient pas divorcé. La dame répond : – nous venons d’un temps où l’on ne jetait pas ce qui était cassé, on le réparait – ! »

Il ne faudrait pas non plus associer la frugalité à un « retour en arrière ». Il ne s’agit pas de revenir à la bougie, de rejeter le progrès. Il s’agit de l’orienter non pas vers le « toujours plus », mais vers le mieux, vers la qualité de vie, que ce soit au travail, dans nos vies personnelles et sociales. Bien au contraire, la science et la technologie peuvent nous donner des moyens de mieux être. Ce qui est en cause, ce n’est pas le progrès en tant que tel, c’est l’utilisation que nous faisons des avancées scientifiques et techniques.

Vers un nouveau modèle économique

Au niveau macroéconomique, la frugalité n’est et ne sera pas une option mais un incontournable, compte tenu de la diminution des ressources en matières premières et énergies fossiles, sans parler des impacts carbone et autres. L’enjeu pour les états et les entreprises consiste donc à réfléchir à un nouveau modèle économique basé sur la décroissance quantitative et la croissance qualitative.

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Frugalité et management

L’avenir du management, ce sera moins de management au sens conventionnel du terme, notamment dans les dimensions de contrôle, d’empilement de strates hiérarchiques, de multiplication des procédures, d’utilisation de la carotte et du bâton.

C’est un peu ce que porte le modèle de l’entreprise libérée dont l’idée centrale peut se résumer comme suit : « Les salariés sont souvent les mieux placés pour savoir ce qu’il faut faire, décider, changer en interne, afin de permettre à l’entreprise de se développer. Il suffit de créer les conditions propices pour qu’ils s’expriment, décident  et fonctionnent avec l’autonomie la plus large possible! » Ce qui entraîne une réduction de la structure hiérarchique, une réduction des frais de structure (lignes hiérarchiques, temps passé en contrôle …). Cela avec une meilleure réactivité et pertinence des actions grâce au partage du pouvoir de décision, en s’appuyant sur la force des intelligences individuelles et collectives.

Ça invite à développer l’autonomie, les compétences, la qualité collaborative. Ça veut dire qu’il faut faire mieux avec moins de moyens structurels et matériels notamment, mais avec plus de moyens intellectuels, motivationnels et collaboratifs.

La frugalité invite au développement des personnes et des ressources immatérielles

La clé de la réussite, ce ne seront plus les ressources traditionnelles (matières, énergies, capitaux…) même s’il en faudra toujours.

La clé de la réussite, ce sont et ce seront de plus en plus les personnes. Il faut des salariés plus compétents, engagés dans des processus de formation continue.

Le niveau de compétences, l’ouverture au changement et à l’innovation, des cultures d’organisations favorisant cette dynamique de développement combinant l’autonomie, la responsabilisation avec de réelles capacités collaboratives, stimulant l’intelligence individuelle et collective. Voilà ce qui fera de plus en plus la différence. C’est bien « Du faire mieux avec moins de ressources matérielles et plus de ressources immatérielles. » C’est là une logique fondamentale de la frugalité. C’est sans doute ce qui permet de dire que la ressource humaine sera de plus en plus une ressource stratégique (plus seulement au niveau des discours), un capital certainement plus discriminant que le capital financier.

Évacuer la complexité inutile !

La frugalité est un accélérateur d’innovation dans la mesure où elle incite à trouver les solutions alternatives et innovantes les plus économiques possibles : « Comment faire mieux avec moins !» C’est aussi une recherche de solutions qui évacuent la complexité inutile. Au fond, elle inverse la devise des Shadocks : « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! » qu’on transforme en : « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ! ». C’est aussi recentrer l’innovation vers la valeur d’usage, vers les fonctions essentielles des produits et services et non pas hypertrophier la valeur symbolique d’image portée par le marketing. L’innovation renvoie au sens premier de frugalité, le latin « frugalitas : récolte de fruits ».

La frugalité contribue également à élargir le panel de ceux qui peuvent contribuer à l’innovation. Elle n’est plus le pré carré des dirigeants, des services R&D ou marketing. Elle s’ouvre largement à tous au sein de l’entreprise et au-delà, en direction par exemple des clients, des fournisseurs et autres partenaires. C’est une ouverture à l’intelligence et à la créativité de tous, c’est ce que portent des démarches comme le crowdsourcing (Utilisation de la créativité, de l’intelligence et du savoir-faire d’un grand nombre de personnes bien au-delà du cercle des salariés d’une entreprise, pour produire des idées ou réaliser certaines tâches).

Les entreprises doivent désormais s’engager avec toutes les parties prenantes pour innover. Il faut sortir d’une logique dépassée où les uns (dirigeants, managers…) parlent, décident, inventent et où les autres (collaborateurs) écoutent, appliquent. Tous doivent pouvoir travailler sur des sujets concrets d’innovation.

 « Faire mieux avec moins », un enjeu majeur pour aujourd’hui et demain.

  • Redonner la primauté à « l’Etre » sur « L’avoir et le paraître », voilà un vrai défi à relever.
  • Sans doute aussi mettre les égos de côté pour favoriser l’intelligence collective et les démarches collaboratives.
  • Protéger et partager plutôt que piller et détruire, nous apprendre à mettre en commun ce que nous avons de meilleur.

Notons que ces transformations sont avant tout d’ordre culturel et non technologique. Elles sont liées à comment nous nous représentons ce que doit être notre monde, le fonctionnement de nos organisations, la place et rôle des personnes. Cela en nous rappelant comme le notait Keynes que: « La difficulté n’est pas de comprendre les nouvelles idées, mais d’échapper aux idées anciennes. »

Chez Formatys, ce principe de frugalité nous le mettons en pratique depuis longtemps pour tout ce qui concerne notamment nos interventions autour de la Qualité de Vie au Travail. Nous avons toujours refusé les études lourdes et coûteuses qui apprennent fort peu de choses, les dispositifs inutilement complexes et pesants, pour privilégier des actions et solutions pratiques, concrètes, souples, légères inventées et co-construites avec les personnes.

Marc-Alphonse FORGET, consultant en management @formatys.fr           

4 Réponses to “LA FRUGALITE EST-ELLE … L’AVENIR DE L’ECONOMIE, DU MANAGEMENT ET DE L’INNOVATION ?”

  1. Evelyne 8 février 2016 à 14:21 #

    J’aime beaucoup cet article car il aborde avec justesse quelques unes des nouvelles problématiques de notre société. Nous sommes de gros consommateurs mais aujourd’hui, nous apprenons à être plus responsables. Nous consommons des produits locaux et le bien-être des travailleurs est au coeur des préoccupations.

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    • FORGET 10 février 2016 à 19:50 #

      Merci pour votre commentaire. Marc-Alphonse FORGET

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  1. LA FRUGALITE EST-ELLE … L’AVENIR D... - 4 février 2016

    […] Dans la foulée des trente glorieuses, nous nous sommes habitués, dans nos pays développés, à vivre sur un principe qu’on peut résumer ainsi : « Toujours plus avec plus !  […]

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  2. LA FRUGALITE EST-ELLE … L’AVENIR D... - 4 février 2016

    […] Dans la foulée des trente glorieuses, nous nous sommes habitués, dans nos pays développés, à vivre sur un principe qu’on peut résumer ainsi : « Toujours plus avec plus ! ». Sans doute avons-nous eu l’illusion de l’illimitation des ressources. Nous savons aujourd’hui les dangers que fait courir cette posture. Peut-être est-il temps de promouvoir…  […]

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